Rencontre avec STÉPHANIE DE ROUGÉ Visual Storyteller, BROOKLYN, NY

Dernière mise à jour : 3 oct. 2019



A New York, il y a une énergie extraordinaire que je n'ai jamais vu ailleurs mais il faut savoir la transformer et avancer avec. Tout est possible encore faut-il qu’on ait l’imagination de vraiment dessiner quelque chose.


Française, installée à New York depuis 15 ans, Photographe Indépendante, Enseignante dans la très réputée école de photographie ICP, bookmaker, éditrice, Visual Storyteller, Artiste de l'image, Stéphanie partage avec nous son aventure en tant que femme française créative et entrepreneure à New York.

Qu’est ce que tu voulais faire quand tu étais petite?


J’ai eu mon premier appareil à 10 ans, donc je pense que je voulais déjà faire des images. J’ai toujours été visuelle. Je voulais être conteuse aussi. Et clown, ou plutôt acrobate d’ailleurs, parce que je me souviens que je voulais faire l’école du cirque.


Quel métier faisait ta maman?


Ma maman, elle était maman déjà, c’est un beau métier et ensuite elle a repris ses études à 30 ans pour faire des études de Communication avec 3 enfants et elle a ensuite évolué sur un poste de responsable du personnel.


Quelles études as-tu fait ?


J’ai commencé par des études de droit, sur le conseil de ma famille. J’ai assez vite bifurqué sur la littérature car je suis passionnée de livres pour enfants. Je me suis spécialisée en littérature enfantine, ai fait une maîtrise et un DEA sur les contes de fées dans la littérature anglophone et ai commencé dans la vie active par un stage chez Flammarion Jeunesse à Paris. Mon éditrice de l’époque m’a aidée à accepter que la passion de l'image ne me quitterait pas et m’a poussée à tout re-commencer à 27 ans après 6 ans d'études littéraires. Je suis sortie de chez Flammarion un matin et le lendemain je cherchais des contrats de photographe, sans avoir fait d'école ni aucune formation.


Comment s’est passé ton arrivée à New York et ton entrée dans l’univers de la photographie ?


J’ai rencontré un homme dans l’avion en venant en vacances avec une amie. Il vivait à New York depuis 10 ans. On a vécu une relation amoureuse à distance pendant 1 an, puis il m’a proposé de venir le rejoindre. C’est comme ça que je suis arrivée à New York, sans boulot, sans copains et sans visa d’aucune sorte. Pour régulariser ma situation le plus rapidement possible, on nous a conseillé de nous marier; discrètement, loin des familles et amis, juste tous les deux et un témoin à City Hall. Une décision rude pour moi qui n’avait pas envisagé le mariage dans mes plans de vie. Et puis j’ai été illégale pendant encore 7 mois avant de recevoir ma green card. Un début aussi exaltant que brutal donc.


Pendant ma période “sans papier”, je n'étais pas autorisée à travailler. J’ai donc postulé comme assistante (non rémunérée donc sans besoin de statut social) à International Center Photography - ICP, une excellente école de photographie à Midtown. J’avais décidé d’attendre ma régularisation en étant le plus active possible: combler mes lacunes en photographie digitale, me familiariser avec la culture de l’image de ce côté de l’Atlantique, prendre quelques cours, et surtout tout essayer: les appareils, les objectifs, les techniques des plus anciennes aux plus modernes, la lumière…

Au bout de quelques mois, un prof a repéré mon travail et m’a donné un contact au New York Times! J'étais incrédule et affolée. Je me rappelle les sueurs froides et les mots qui se bousculent en présentant “Alien”, mon projet sur l’immigration à Mora Foley éditrice à ce qui était alors la City Section du Times. Quelques semaines plus tard, elle a publié une page sur mon travail rebaptisé “broadway Mosaics”.

Entre temps, j’avais reçu une green card temporaire. A partir de là, les choses ont avancé beaucoup plus vite.


Alien ©stéphaniederougé

Le début de ma vie de photographe à New York était absolument géniale. J’habitais à Williamsburg à Brooklyn. En 2006 le quartier n'était pas développé, les tours n’existaient pas et Wholefoods et Apple Store n’étaient même pas une possibilité. Le quartier était fait de vieilles usines délabrées, de bouiboui italiens, de vieux pigeonniers sur les toits et de de friches industrielles.. J’ai présenté mes premiers projets avec des artistes un peu dingues - libres surtout - dans des usines squattées depuis 10 ans. On organisait des projections sauvages de travaux de qualité couplées avec des soirées underground dans des endroits incongrus. J’en ai un souvenir extraordinaire.


Quel est ton rapport à la ville de New York aujourd’hui?


J’adore New York, c’est chez moi. C’est ma maison. Paris aussi mais de manière différente, Paris c’est mon enfance, ma référence, mes racines. New York c’est là que j'ai passé mes 15 dernières années, où je me suis mariée, où j’ai vécu ma vie de couple, où j’ai divorcé, où j’ai eu un enfant, où je le vois grandir et s'émerveiller, où je me suis construite professionnellement et artistiquement, où j’ai trouvé la liberté de développer ma créativité, d’oser dire, d’oser montrer. Et puis plus que New York, c’est Brooklyn et mon quartier de Williamsburg / Greenpoint auquel je suis intimement attachée. J’y ai vécu 15 ans, je l’ai vu évoluer, changer, se transformer. Aujourd’hui mes expressions sont New Yorkaises, mes attitudes et mes gestes de tous les jours sont New Yorkais. Cette ville fait partie de mon ADN. Je la déteste aussi pour plein de choses et notamment pour sa compétition féroce, son rythme sans répit, son énergie qui porte autant qu’elle vide. Une énergie unique mais qu'il faut savoir intégrer et transformer.


In the Heart of a Container Port ©stéphaniederougé


Comment est-ce que tu as démarré ton business?


En France avant d’arriver à New York je travaillais dans une association qui s’appelle Je.Tu.Il qui propose des ateliers de lutte contre la violence dans les collèges en collaboration avec le rectorat de Paris. Je leur ai proposé d’utiliser l’image comme base de discussion avec les jeunes et outil de formation. En même temps, j’avais monté un labo photo dans le 14ème pour les écoles publiques élémentaires du coin.


Quand je suis arrivée à New York j’avais une méconnaissance totale de la culture américaine et donc de ses problématiques sociales. Il m'était donc impossible de continuer mon activité ici. Il a fallu que je réinvente tout et ça a été un vrai challenge. En même temps ça laissait la porte ouverte à tout, mais comme souvent quand tout est possible, on se retrouve bloqués au milieu du chemin.


ICP et son immense communauté de créatifs m’a énormément portée au début. Je voulais enseigner, j’ai toujours été enseignante dans l’âme, j’adore ça. ICP m’a donné une chance et comme ça marchait bien, ils m’ont permis d'évoluer vite.


Et puis j’avais la chance d’avoir du temps. Comme je ne pouvais pas travailler, je créais. Des petits projets, des grands projets. Je me suis essayée à la mode, à la photo d’archi, au print sur soie, au film moyen format. J’ai passé beaucoup de temps à écrire, penser et explorer l’image à cette époque, quel pied c'était.

J’ai gardé de ces années d’exploration une certitude, comme un mantra: toujours faire. Quoi qu’il arrive, ma force est d’observer, d’imaginer, de créer. Par exemple, la fabrication de livre accordéon qui est aujourd’hui une partie importante de mon business est né dans ces année-là…

Et puis il y a eu la publication dans le New York Times qui a été une super carte de visite bien sur. Etrangement, le Times m’a ouvert les portes de la presse française avec qui j’ai commencé à travailler en reportage photo.